Panaches roses ou nuages verts

Filed under: Actualité du projet Nuage Vert, Regards Culturels — Tags: — hehe.org2 @ 00:05 04/10/2012

Les gigantesques cheminées aux portes de Paris, soufflant leurs nuages à l’infini dans le ciel de Saint-Ouen et Ivry-sur-Seine, donnent l’impression d’un mouvement perpétuel de l’activité industrielle. En temps de crise, quand les politiciens parlent de la nécessité de réindustrialiser la France, le nuage de l’usine peut être considéré comme une forme d’espoir. Mais bien sûr, la plupart d’entre nous ont conscience que ces sites ne fabriquent rien de matériel. Ils sont là pour brûler les excès d’une consommation ostentatoire: nos déchets de plus en plus somptueux.

Pierre Damien Huyghe écrit de l’usine : « Dans ce lieu n’entre pas qui veut: l’endroit n’est pas transparent, plutôt clos, soumis à des règles d’accès. En cela l’usine se distingue profondément d’une scène de théâtre. À la différence de cette dernière, elle n’est pas disposée ni éclairée pour attirer le regard »(1). Bien qu’on puisse prendre les sites d’incinération pour des usines traditionnelles, ils s’en démarquent par leur appellation de « centrales », « sites classés ». Les responsables n’aiment pas que leurs bâtiments se retrouvent sous le feu des projecteurs ou attirent l’attention du public. Et s’il arrive un jour que les cheminées se mettent à luire et transpirer sous les lumières de l’activisme environnemental, les responsables souffrent encore plus. Mais alors comment l’art peut-il habiter ces lieux jalousement gardés ? Les friches industrielles transformées en Art-factories, oui, mais l’art s’installant dans les usines en activité ? Lors de l’inauguration du nouvel incinérateur à Saint-Ouen en 1990, les journaux titraient « Fini les bâtiments industriels ternes et glauques? A Saint-Ouen, la nouvelle usine d’incinération d’ordures ressemble plutôt à une oeuvre d’art » (2). Cependant, si nous observons le site aujourd’hui on peut rapidement s’apercevoir que cet incinérateur ne ressemble pas à une cathédrale d’art, mais plutôt à un vague hangar entouré de terrains délaissés. Vu de l’extérieur, Ivry-sur-Seine présente mieux ; avec sa façade de prismes diamantaires et ses cheminées en forme de fusées, le bâtiment a été conçu pour être la figure de proue de l’ancien site industriel réhabilité en lofts, aujourd’hui très prisés. Mais au quotidien la seule interface entre l’incinérateur et les personnes vivant à proximité, c’est le nuage.

Étant donné que nous ne connaissons pas la nature précise des processus technologiques à l’intérieur de l’incinérateur, seul le nuage nous permet d’imaginer l’intérieur des fours. Et c’est sur le nuage que nous projetons nos angoisses et nos peurs. L’objet de l’intervention artistique Nuage Vert (3), est d’éclairer la forme du nuage et ses significations, de définir ses contours qui nous échappent en le capturant dans son mouvement en temps réel. L’éclairage du nuage n’est pas seulement un geste symbolique, mais aussi un processus mis en place pour produire des échanges entre les habitants et les différents acteurs des questions environnementales. Sur le plan social ceci implique un engagement commun entre associations locales, pouvoirs publics, scientifiques et industriels, en vue d’élaborer ensemble un nouveau discours autour de la question de la production des déchets. Sur le plan pratique, la mise en place du projet, nécessite la participation croisée de citoyens et de partenaires scientifiques. Nuage Vert est une création indépendante, libre d’intérêts financiers. C’est sans doute cette autonomie, d’un projet dont la nature est par ailleurs inoffensive, qui a fait peur aux autorités locales et les a conduites à bloquer, censurer et remettre en cause la réalisation de l’œuvre à Saint-Ouen (2009) et à Ivry-sur-Seine (2010) (4).

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A partir du moment où des personnes et des associations locales se penchent sur le problème des émissions du nuage et de leur possible nocivité, une politique de la crise de nerf s’engage. C’est pour cette raison que le Syndicat Intercommunal de Traitement des Ordures Ménagères de l’agglomération parisienne (Syctom), pour éviter tout problème avec les riverains, a décidé de reconstruire l’incinérateur d’Issy-les-Moulineaux avec des cheminées invisibles de la rue et un nuage d’émission d’une parfaite transparence. Les filtres à gaz sont les mêmes, l’usine consomme plus d’énergie, mais la présence de l’installation de traitement des déchets devient imperceptible, occulte pourrait-on dire.

Les exploitants d’incinérateurs sont toujours sur la corde raide avec les résidents locaux – a cause de l’odeur peut-être. Après les difficultés de la procédure de consultation habituelle avant la reconstruction de la centrale d’Ivry, le Syctom n’est pas en état de pouvoir envisager une illumination du panache sur ce site. Une occasion perdue. L’incapacité de soutenir une initiative ‘bottom up’, n’émanant pas d’une hauteur hiérarchique, est symptomatique de la manière dont, en France, le discours sur le traitement des déchets relève d’une présence hégémonique sur une ligne défensive par rapport à la société civile (5). Impossible d’entendre des propositions individuelles ou provenant de groupes de « l’extérieur ». Pire encore, le grand public est mis sur le banc des accusés. Le consommateur est tenu pour coupable et responsable de l’histoire des déchets et du problème des émissions polluantes: « Stop au gaspillage », « Jeter moins, réutiliser », « Réduisons nos déchets ! »,ces slogans ont été projetés sur la façade de l’incinérateur d’Ivry après l’éviction du projet Nuage Vert, signe d’inversion d’une culpabilité affichée. Le public est informé mais n’a aucun moyen d’action, même imaginaire. En l’absence d’échanges constructifs entre les riverains et l’usine d’incinération, il n’est pas étonnant que les quelques forums de discussion organisés par le SYCTOM se terminent généralement par de fortes décharges pulsionnelles.

Si pour Nuit Blanche, cette année, les nuages de l’incinérateur d’Ivry-sur-Seine sont embellis dans un ballet de lumière colorée (6), qu’importe? Nous sommes nourris d’esthétique plutôt que de conscience politique. A l’opposé du vert « sans autorisation » de 2010, la rose et ses couleurs complémentaires, dans une manifestation culturelle majeure, calmera les esprits et ne soulèvera aucune question. Positif, à l’aise avec la langue de la communication et en conformité avec l’industrie culturelle, le rose ne risque rien. Le fait que la source de lumière soit située sur le site de l’incinérateur et que la cheminée elle-même soit éclairée ne laisse aucun doute : la vie en rose c’est la vie de l’usine. Le rose - à côté de la pureté du blanc – nous conduit au bonheur, à la compassion, à la féminité. L’ambiguïté du « nuage » s’absente derrière l’élégance politiquement correct du « panache » et la référence royale (7) confirme au spectateur que, de fait, l’incinérateur est le roi d’Ivry. Curieusement, l’utilisation d’une transition de couleur contrôlée par ordinateur a du sens pour quiconque est familier avec l’indice de qualité de l’air d’Airparif, mais cette résonance reste sans raison et dans une coloration de surface. Le nuage est traité comme un écran de fumée, masquant toute question inhérente à l’activité de l’usine.

Le nuage qui flotte au dessus de l’usine d’incinération n’est pas une surface de projection comme une autre. Le Centre Multifilière est un laboratoire à ciel ouvert contesté par les résidents locaux et les organisations indépendantes - en particulier pour la composition chimique de ses émissions atmosphériques (8). De son nuage poussiéreux descend une culture officielle présentant un sain spectacle pour les masses. Comme Theodor Adorno a pu le dire: « C’est par le haut que l’industrie culturel s’assimiler délibérément les consommateurs » (9)


1) Pierre-Damien Huyghe, “Un appareil de travail”, L’usine dans l’espace francilien, dir. Martine Tabeaud, Richard Conte et Yann Toma, Publications de la Sorbonne, 2001

2) “Belle comme une poubelle”, Le Nouvel Observateur, 13.06.1990

3) www.nuagevert.org

4) “Le rayon vert divise Saint-Ouen”, Marie Lechner, Libération,

5) Reiner Keller, “Waste – the societal construction of the precious, The public debate about waste in Germany and France” “Müll – die gesellschaftliche Konstruktion des Wertvollen”, Verlag für Sozialwissenschaften, Wiesbaden, 2 Auflage 2009

6) Programme de la Nuit Blanche 2012: “Jacqueline Dauriac présente son impressionnante installation lumineuse “Suivez mon panache rose”, intervention sur l’usine d’Ivry-sur-Seine

7) The title of Dauriac’s installation refers to a well known rallying cry of King Henry IV before going to battle “Suivez mon panache blanc”. The word panache refers to both the feathers on the Kings head and his aura. The Incinerator in Ivry-sur-Seine is the largest incinerator in France and could be called the king of incinerators.

8)« Fumées noires sortant de l’incinérateur d’Ivry le 6 septembre 2012 » Collectif 3R

9)Theodor Adorno, The Culture Industry, page 98, Routledge, 1991, New York




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